Le randonneur et le berger

Le randonneur et le berger, la bergère et le ramoneur… partir en montagne c’est retrouver l’enchantement de l’enfance. Ces titres résonnent comme les sonnailles des brebis et on imagine bien Fernandel et sa voix de rocaille de lavande, de thym et de sarriette nous mener vers le haut de la montagne.

Mais cette fable de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet , qui a bercé l’enfance de plus d’un se transforme vite en cauchemar pour la courageuse cabrette qui redescend à l’aube. Grâce à l’écrivain, les montagnes sont parcourues par des nostalgiques de Blanquette, la jolie petite chèvre . Elle voulait l’indépendance, hélas sa curiosité la mangea plus que le loup ne la mangerait.
Un jour, elle se dit en regardant la montagne :
« Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !… C’est bon pour l’âne ou pour le bœuf de brouter dans un clos !… Les chèvres, il leur faut du large. »
Et c’est alors qu’intervient Gédéon, notre âne commentateur à qui rien n’échappe de nos propos. Est-ce lui l’âne modérateur du blog?
Donc le voici qui commente vertement . Vertement est un adjectif du vocabulaire des ânes comme mâchonner. » Car rectifie Gédéon, les ânes aussi aiment la liberté, le pré vert entouré de clotures n’est pas un choix de vie ; les ânes ne sont pas de sottes brebis bêlant peureusement au moindre mouvement. Les ânes aussi revendiquent les grands espaces. d’évasion. »
Car, ami randonneur, quand on parcourt les montagnes, il faut connaitre le caractère de la brebis.

Les brebis du Mercantour

Il ne suffit pas de lire une carte IGN, de se servir d’un altimètre, d’avoir les meilleures chaussures de marche, l’élégant pantalon, non, il faut avoir lu le «  génie des alpages » de Fmurr. Que ce soit Abousimbelle, Amnésie, Articule, Asdrophule, Bouddhinette la bouddhiste, Chicoungougnette, Putinconette, Rillette, Ramasmiette, Soiffarde, tous ces noms valent bien les injures fulgurantes du capitaine Haddock et font la joie de nos enfants.

D’ailleurs, en voilà une belle astuce de retrouver tous les noms de brebis de Fmurr, pour faire avancer les petits randonneurs quand même la salvatrice barre de céréales la plus nocive possible à base d’huile de palme, de colorants et d’exhausteurs de goût a déjà été distribuée en vain mais que le chemin est trop long, « quand est-ce qu’on arrive maman». Je dis bien maman, car souvent ce sont les mamans qui sont responsables de ce genre de vacances. Papa aurait plutôt choisi des vacances plus raisonnables, moins dynamiques mais Maman a eu le temps de fouiner sur Internet et a tapé «  vacances insolites, ou vacances écologiques, vacances vertes, au lieu de taper vacances sans la famille. Il y a plus de 200 noms dans le génie des alpages, il n’y a qu’à les apprendre par coeur, ça fait travailler la mémoire en même temps que les cuisses et le souffle…et la patience pour convaincre les petits à monter cette cruelle pente. Barnécide, Bernadette nommée d’après Bernadette Soubirous, Blériotte nommée d’après Louis Blériot, aviateur et avionneur français. Bobinette Boitalette ,Bouddhinette : brebis adepte et pratiquante du bouddhisme. Après un séjour d’initiation au Tibet, elle revient dans l’alpage avec la ferme intention de s’adonner pleinement à cette philosophie des montagnes. Bougainvillette nommée d’après Louis Antoine de Bougainville, navigateur et explorateur français. Boustrophédonne: brebis rousse. Effectuant un long voyage, elle sera un temps de passage dans l’alpage. Bretelle, Calcule, Calculette, Canicule Cannelle, Carotide , Catapulle, Catulle nommée d’après Caius Valerius Catullus, poète latin. Caramelle, Cassolette, Cestielle, Chaussette, Chédusitanielle, Chestertonnette et hop, on arrive sur de belles crêtes panoramiques où paissent tranquillement nos brebis du parc national du Mercantour!

Berger dans les Alpes du sud, Mercantour

Le berger et la bergère du Mercantour

Quand on a bien compris à qui on avait affaire, qu’on ne confond pas Romuald le bélier avec Scrofule la brebis, il convient ensuite de se renseigner sur la personnalité du berger. Le berger est un être humain, soit homme, soit femme . C’est alors une bergère. Elles sont souvent très belles, nos bergères du Mercantour. Elles ont de beaux yeux avec une lueur indomptable. Souvent, j’ai remarqué, elles ont les yeux clairs et sauvages.

Ce sont bien souvent des filles des villes, venues à la montagne par amour des cimes ou des garçons des cimes. Alors, elles en font beaucoup pour convaincre qu’elles sont de taille à affronter le métier. Elles sont un peu crasseuses, mais c’est une patine noble. On ne parle pas avec elles des cuticules des ongles, mais elles ont leur coquetterie. Souvent, elles arborent de jolies boucles d’oreilles ethniques. Et puis, ce teint bronzé, ces joues hâlées, elles respirent la santé, nos bergères….et la liberté frondeuse. Elles ont de belles dents bien rangées qui ont mordu la vie à pleine dent. Elles ne se laisseront pas manger par la vie. Et pourtant, elles ont bien le portable, nos bergères connectées.


Quant-à nos bergers ténébreux, un petit air de mâle dominant les caractérise. Souvent barbu version embroussaillée et non la barbe savamment taillée des commentateurs télé; se voulant placides, un chandail tricoté par la belle-mère de l’arrière grand-père s’effiloche tendrement le long de leur corps musclé. Un béret ou un chapeau les coiffe avec justesse.
Ce qui caractérise les berger(ères) , c’est un certain esprit de corporation et un mépris pour la valetaille qui ne fréquente les montagnes que le temps d’une randonnée.


A notre époque où un métier est souvent une vocation plus qu’une obligation, il faut donc se demander quels sont les méandres qui ont conduit ces êtres à passer 3 à 4 mois en montagne, avec des brebis clochetant dans les pentes, des chiens aboyant, des orages retentissant et …des randonneurs ou pire encore des traileurs aux couleurs vives qu’ils n’ont même pas le temps de voir passer. Il se peut que le berger soit bavard. Ca peut arriver qu’il vous arrête sur le sentier, s’il vous juge d’intérêt, ce qui n’est pas gagné. Si vous arborez un T Shirt rose fluo et des pantalons lycra vert pomme en ayant l’air pressé du trailer-à-chronomètre il est fort possible que vous ne soyez pas sa cible. Par ailleurs, le traileur ne cherche pas le contact avec le berger, les marmottes, les bouquetins, chamois au autre faune. Le traileur court, voit-il au moins le paysage?
Le berger est là car il aime la nature sauvage, le retour aux sources. Son travail est fatigant physiquement, parfois il dort peu pour garder les brebis des attaques nocturnes des loups.

Le randonneur du Mercantour

Comme le chasseur, il y a le bon randonneur et le mauvais randonneur.

Le bon randonneur sait qu’il partage ce territoire de montagne avec d’autres professions et d’autres visées : le berger et le pastoralisme, le vététiste, le marcheur, le cavalier, le trailer, le forestier, le garde, le scientifique, le biologiste, le géologue et son marteau, le chasseur de paillons, l’herboriste., l’écologiste, le défenseur des loups, le chasseur. Tous ont une passion ou un métier à défendre. Comment concilier avec intelligence tous les paramètres induits par ces activités en montagne. Les vastes espaces du Mercantour devraient permettre de vivre dans ces territoires en respectant les obligations de chaque métier.

Passer un peu loin du troupeau, saluer le berger d’un geste cordial, ramasser ses déchets, ne pas déranger la faune sauvage, arpenter ces alpages avec amabilité et bienveillance et gardant l’esprit montagne. De plus en plus, on croise de jeunes générations qui considèrent la montagne comme un terrain de loisirs, et ne prennent pas la peine de vous dire bonjour. Saluer en montagne celui qu’on rencontre est un acte d’humanité, une politesse courtoise, une sociabilité rassurante et cordiale. Il n’y a rien de plus déplaisant que cette rencontre anonyme, les yeux fuyants de ces jeunes gens qui n’ont rien compris à cet esprit montagne. Ils amènent avec eux l’anonymat citadin et ne considèrent notre  » Mercantour » que comme une aire de jeu.

Gédéon en rajoute une couche

« Pendant notre randonnée, cela m’inquiète de croiser de plus en plus sur les sentiers du Mercantour des gens qui s’irritent de voir passer notre petite  » caravâne »et qui ne veulent pas se pousser. Nous avons un certain empâtement et il faut grimper sur le bas-côté pour laisser libre le passage. Mais certains râlent au lieu de se réjouir de ce spectacle amusant : un âne et des randonneurs.… Gardez- donc la gentillesse et la civilité que notre société est en train de grignoter. Ne transportez-pas en montagne la mauvaise humeur, la mesquinerie, l’égocentrisme, l’égoisme. C’est comme ces résidences secondaires qui dès leur acquisition, mettent des talus de buis pour marquer leur territoire alors qu’il y a la nature sauvage autour. Arretons d’avoir peur de l’autre. Nous, les ânes, on adore être en compagnie, parfois on se donne un coup de pied quand l’autre exagère mais on se supporte généralement tel qu’on est : des ânes polis et civilisés.

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